Plan veuves

Un plan pour les veuves de Bédjondo

Le handicap était « absent » de notre recensement ; les veuves l’étaient tout autant, de tout notre site. Voici la méthode : quatre questions de suivi là où une case est déjà cochée, un code civil de 1958 et une ordonnance de 2025 que presque personne ne connaît — et un débat national qui a nommé le problème sans le résoudre.

En trois phrases

  1. Ce plan porte sur les veuves de Bédjondo : aucun chiffre local n’existe, et personne ne demande jamais ce qu’elles deviennent.
  2. Il propose d’ajouter au recensement communal quatre questions (terre, remariage, enfants, acte de décès) et rappelle une ordonnance de 2025, méconnue, qui sanctionne le lévirat imposé.
  3. Chacun peut signaler une situation sans nommer la veuve, ou demander de l’aide pour une démarche ; aucun nom ne sera publié.
Pourquoi cette page existe

Un sujet absent, là où le handicap était au moins « inconnu »

Sur notre page Diagnostic territorial, en recensant trente-quatre difficultés du département, une seule ligne portait la mention la plus grave de notre propre échelle : entièrement absente du recensement, plutôt que simplement « inconnue ». C’était la situation des personnes en situation de handicap, et notre plan handicap en est né. En le rédigeant, nous avons cherché s’il existait un second sujet dans le même cas. Il en existe un : la situation des veuves ne figurait, avant cette page, dans aucun de nos soixante-quatre pages françaises — pas une ligne, pas une mention.

Cette page reprend la méthode de la première, sans la recopier. Le problème n’est pas le même : compter une personne handicapée est difficile parce que la question fait honte et qu’on répond non. Compter une veuve ne pose pas cette difficulté : l’état civil et tout recensement demandent déjà la situation matrimoniale de chacun, et « veuve » est une case qui se coche sans gêne. Le vrai trou est ailleurs : personne ne demande jamais ce qu’il advient d’elle après. Cette page dit quatre choses : ce qui se compte déjà et ce qui ne se compte jamais, quels droits existent déjà sans que personne ne s’en serve, ce que nous nous imposons à nous-mêmes avant de demander quoi que ce soit à qui que ce soit, et ce que nous demandons.

Le chiffre

258 millions dans le monde, zéro pour Bédjondo

Aucune de ces lignes ne dit combien de veuves vivent à Bédjondo, ni ce qu’il leur est advenu : elles montrent seulement l’ampleur d’une question que nous n’avons, chez nous, jamais posée. La dernière ligne est la seule qui nous concerne directement.

Chiffres disponibles sur la situation des veuves à l’échelle mondiale, africaine et tchadienne, avec la nature de chaque source
SourceAnnéeRésultatNature de la donnée
ONU Femmes, à l’échelle mondiale2017258 millions de veuves, dont au moins 115 millions en situation d’extrême pauvretéEstimation mondiale agrégée
Étude portant sur sept pays africains, citée par l’Institut du Genre en Géopolitique43 % des veuves ont hérité d’une partie des biens du mari ; 27 % seulement de la majoritéEnquête de terrain, méthode non précisée par notre source
Exemple kenyan, peuple luhyaLe lévirat conserve un usage : près d’une veuve sur deux, à l’échelle du continent, se remarie dans la famille du défuntObservation ethnographique, non un recensement
Tchad, &Ordre national des notaires, sur le droit positifLes enfants sont héritiers de droit et éliminent les autres prétendants ; mais la loi et la coutume divergent, et c’est la coutume qui décide sur le terrainConstat d’un praticien, non une enquête chiffrée
Bédjondo et le Mandoul OccidentalRienAucune enquête, aucun chiffre, aucune ligne

Une précision de méthode. Les chiffres africains cités ici nous viennent d’une synthèse secondaire, l’Institut du Genre en Géopolitique ; nous n’avons pas retrouvé l’étude primaire sur les sept pays qu’elle cite, ni sa méthode exacte. Nous le signalons plutôt que de présenter ce chiffre comme plus solide qu’il ne l’est. Ce que confirment en revanche plusieurs sources indépendantes : dans la plupart des régimes coutumiers d’Afrique subsaharienne, hériter en droit et hériter en fait sont deux choses différentes, et c’est le second qui décide du sort d’une veuve.

Ce qui se compte déjà, et ce qui ne se compte jamais

Quatre questions de suivi, là où une case est déjà cochée

Contrairement au handicap, il n’existe pas d’instrument international conçu pour ce problème précis : pas d’équivalent du Groupe de Washington pour le veuvage. Nous ne prétendons donc pas en proposer un. Ce que nous proposons est plus modeste et, nous l’espérons, tout aussi utile : quatre questions de suivi, à ajouter à ce que le recensement communal demande déjà dès qu’une personne se déclare veuve.

A-t-elle conservé l’usage de la terre ou de la concession familiale ?

Pas la propriété formelle, dont la loi ne dit déjà pas grand-chose : l’usage effectif, celui qui permet de cultiver ou d’habiter. C’est la question qui manque le plus, parce que c’est celle qui décide de tout le reste.

A-t-elle été remariée dans la famille du défunt, et l’a-t-elle choisi ?

Deux questions en une, et la seconde est celle qui compte. Le lévirat n’est pas interdit en tant que coutume ; c’est le lévirat imposé que l’ordonnance de 2025 qualifie de mariage forcé et sanctionne.

Les enfants sont-ils restés sous sa garde ?

Une veuve peut perdre l’usage de la terre sans perdre ses enfants, ou l’inverse : ce sont deux pertes distinctes, et confondre l’une avec l’autre revient à ne mesurer ni l’une ni l’autre.

A-t-elle un acte de décès du mari, condition de toute succession ?

Sans cet acte, aucun notaire, aucun tribunal, aucune caisse de pension ne peut être saisi. C’est le même obstacle de première ligne que l’acte de naissance pour les enfants sur notre page Personnes vulnérables : un papier absent bloque tout un droit.

Ces quatre questions ne remplacent aucune enquête existante : elles s’ajoutent, en quelques minutes, à une question que l’état civil pose déjà. C’est précisément ce qui les rend réalistes : contrairement aux six questions du handicap, elles n’ont pas besoin d’être validées par des dizaines de recensements avant d’être posées une première fois chez nous.

Ce que nous comptons, et ce que nous ne comptons pas

Des nombres par village, jamais un nom

Comme pour notre plan handicap, nous tenons un seul type de registre : un décompte anonyme et agrégé, par village et par situation — terre conservée ou perdue, remariage choisi ou imposé, enfants gardés ou non, acte de décès obtenu ou non. Aucun nom, aucune adresse : personne, en lisant ce registre, ne peut savoir de qui il s’agit.

S’il faut accompagner une veuve dans une démarche précise — obtenir un acte de décès, saisir un notaire, signaler un mariage forcé — cet accompagnement se fait directement et en privé, jamais par une liste que nous conserverions. C’est la même règle, posée pour les mêmes raisons.

Les droits qui existent déjà

Un code civil de 1958, une ordonnance de 2025, et un projet toujours en attente

Comme pour le handicap, l’essentiel de ce qu’il faudrait faire valoir est déjà écrit quelque part — sauf sur un point précis, la pension de veuve, qui reste un projet non adopté. La dernière colonne dit, pour chacun, ce qu’il faut faire concrètement.

Droits existants concernant les veuves au Tchad, le texte qui les fonde et la démarche à faire pour les obtenir
Ce que le texte donneLe texteCe qu’il faut faire
La dévolution successorale aux descendants, ascendants et collatéraux — un cadre, pas une garantie pour la veuve elle-mêmeCode civil (le Tchad continue d’appliquer le code civil français de 1958), articles 731 et suivantsLes enfants héritent de droit et écartent la belle-famille : c’est déjà un rempart, mais il protège la succession de l’enfant, pas l’usage de la terre par la mère. À faire valoir expressément auprès du notaire ou du chef de terre.
La sortie de l’indivision forcéeCode civil, article 815Aucun co-héritier ne peut être maintenu de force dans une propriété partagée indéfiniment : un argument de droit face à une belle-famille qui bloque le partage sans jamais le régler.
L’interdiction et la sanction des violences liées aux rites de veuvage, et des mariages forcés — dont le lévirat imposéOrdonnance N°003/PR/2025 du 21 janvier 2025, portant prévention et répression des violences à l’égard des femmes et des fillesS’en servir par son nom exact auprès de la gendarmerie et de la commune : cinq à dix ans d’emprisonnement pour un mariage forcé, jusqu’à trente ans pour les violences sexuelles les plus graves. C’est un texte de 2025 : presque personne ne le connaît encore, pas même nous avant d’écrire cette page.
La convention internationale, qui prime sur la loi nationaleCEDEF/CEDAW ratifiée le 9 juin 1995 ; constitution, article 225S’en servir comme argument de droit, comme pour notre plan handicap : un traité ratifié a une autorité supérieure à celle des lois internes.
Une pension de veuve réglée par un texte général — et non par la loi qui manque encoreProjet de Code des personnes et de la famille, débattu au Dialogue national inclusif de 2022, non adoptéEn prendre acte : le débat national a lui-même nommé « les veuves qui souffrent et qui peinent à avoir une pension au décès », sans trancher. Ce vide a une date et un procès-verbal : il peut être rouvert.
Une journée internationale, le 23 juinRésolution des Nations unies, première observation en 2011Une date dans l’année où la demande s’entend mieux. Nous en ferons, comme pour le handicap, notre rendez-vous annuel de reddition de comptes sur ce plan.

Un aveu de méthode. Nous n’avons lu ni le texte intégral de l’ordonnance N°003/PR/2025, ni celui du projet de Code des personnes et de la famille : nous les connaissons par la presse tchadienne et par un compte rendu du Dialogue national, pas par les textes eux-mêmes. C’est notre première démarche : en obtenir copie, exactement comme nous l’avons écrit pour le décret d’application du handicap. Nous l’ajoutons à nos démarches.

Notre propre responsabilité

Six règles que nous nous appliquons d’abord

Il serait facile de désigner la belle-famille, la coutume ou l’État. Voici donc, avant toute demande, ce que nous changeons chez nous.

Une veuve au bureau, pas seulement à l’assemblée

Nous vérifierons qu’aucune règle écrite ou tacite n’écarte une veuve des postes de responsabilité de l’association, sous prétexte qu’un « tuteur » devrait parler en son nom.

Aucun tuteur masculin désigné par défaut

Une veuve membre s’exprime et décide pour elle-même dans nos instances, comme tout autre membre. Nous ne demandons l’accord d’un beau-frère ou d’un aîné pour aucune démarche qui la concerne.

La dispense de cotisation, expressément étendue au veuvage

Notre page Adhérer prévoit déjà une dispense discrète, accordée sans motif exigé et jamais rendue publique : le veuvage récent en fait expressément partie, au même titre que le handicap.

Orienter vers qui fait déjà ce métier

L’Association des Femmes Juristes du Tchad, fondée en 1991, existe pour défendre les droits des femmes par le droit. Nous orientons vers elle plutôt que d’improviser un conseil juridique que nous ne sommes pas compétents à donner.

Aucune liste de noms, aucune situation racontée sans accord

Le décompte que nous publierons sera anonyme et agrégé : des nombres par village et par type de situation, rien d’autre. C’est la même règle que pour notre plan handicap.

Ne jamais présenter le lévirat comme une curiosité culturelle

Quand nous en parlons, nous distinguons toujours l’union choisie, qui ne nous regarde pas, de l’union imposée, qui est un délit depuis 2025 et que nous nommons comme tel.

Nos demandes

Sept demandes, de la plus locale à la plus nationale

Les quatre questions de suivi, ajoutées à ce que l’état civil sait déjà. Que le recensement communal de Bédjondo et de ses cantons, qui connaît déjà la situation matrimoniale de chacun, y ajoute les quatre questions ci-dessus. Cela ne coûte rien de plus qu’une enquête déjà menée, et cela produit le seul chiffre qui manque vraiment : non pas combien de veuves, mais combien d’entre elles ont gardé leur terre.

L’ordonnance de 2025 connue avant d’être invoquée. Que son contenu — rites de veuvage, mariage forcé — soit expliqué en assemblée de canton et à la chefferie, dans les mêmes termes que le texte, avant qu’un cas réel n’oblige à l’apprendre dans l’urgence.

Un rappel écrit des articles 731 et 815 du code civil, affiché à la mairie. Le même geste que celui que nous demandons pour l’arrêté scolaire de 1995 sur notre plan handicap : un droit qu’il faut connaître pour l’obtenir n’est un droit que pour ceux qui le connaissent déjà.

La reprise du débat sur la pension de veuve. Que le point précis soulevé au Dialogue national de 2022 — la pension au décès — soit traité séparément du reste du projet de code, plutôt que de rester bloqué par les désaccords qui portent sur d’autres articles.

Un acte de décès délivré sans délai excessif. Sans cet acte, aucune succession ne s’ouvre. Nous demandons que l’état civil de Bédjondo en fasse un engagement de délai, comme pour l’acte de naissance sur notre page Personnes vulnérables.

La caisse de solidarité proposée, ouverte en priorité aux veuves sans revenu. Notre page Personnes vulnérables propose une caisse d’entraide et un appui aux tontines : nous demandons qu’elle réserve, dès son règlement écrit, une place expresse aux veuves qui ont perdu l’usage de leur terre.

Un contact identifié de l’Association des Femmes Juristes du Tchad pour le Mandoul. Pour que l’orientation que nous promettons dans cette page soit réelle, et non un nom cité sans suite : nous chercherons ce contact et nous le publierons dès que nous l’aurons.

Les limites de ce plan

Quatre choses que nous ne ferons pas

Nous ne sommes pas une association de défense des droits des femmes

Et nous n’en tiendrons pas lieu. L’Association des Femmes Juristes du Tchad, fondée en 1991, a pour mission d’améliorer les conditions socio-juridiques et de défendre les droits des femmes et des enfants au Tchad : c’est son métier, pas le nôtre. Notre rôle est d’orienter vers elle, pas de nous substituer à elle.

Nous ne raconterons la situation d’aucune veuve nommée

Le décompte que nous publierons sera anonyme et agrégé : des nombres par village et par situation, rien d’autre. C’est la même règle que pour notre plan handicap et pour le registre social de la page Personnes vulnérables : une donnée que nous ne détenons pas est la seule qui ne puisse pas fuir par notre faute.

Nous n’avancerons aucun chiffre pour Bédjondo avant d’avoir compté

Les chiffres mondiaux et africains de cette page ne disent rien de notre département : aucune donnée locale n’existe, et nous vous demandons de vous méfier de tout chiffre qui vous serait cité pour Bédjondo.

Nous ne dirons pas que ce plan est appliqué avant qu’il le soit

Le 23 juin de chaque année, journée internationale des veuves, nous publierons sur notre page Redevabilité ce qui a été fait de ces engagements et ce qui ne l’a pas été, y compris quand la réponse est : rien.

Signaler, ou demander de l’aide

Une situation à signaler, une démarche à entreprendre

Deux choses très différentes, et le même formulaire. Vous pouvez nous signaler une situation qui vous préoccupe — une veuve écartée de sa terre, un remariage qui ne semble pas choisi — sans citer son nom si vous préférez ne pas l’exposer. Ou vous pouvez demander de l’aide pour une démarche : obtenir un acte de décès, être orientée vers l’Association des Femmes Juristes du Tchad, comprendre l’ordonnance de 2025.

Une consigne de prudence. Ne nous décrivez pas de violence en cours de façon détaillée par écrit : dites qu’il y a urgence et comment vous joindre, nous répondrons directement et en privé. Ce formulaire arrive dans une boîte électronique, qui n’est pas un endroit sûr pour une situation dangereuse en cours.

Si écrire est difficile, faites-le faire par qui vous voudrez : nous n’exigeons pas que la personne concernée rédige elle-même. Nous lui parlerons ensuite directement, si elle le souhaite.

Sources : ONU Femmes, chiffres mondiaux sur les veuves, 2017 ; Institut du Genre en Géopolitique, synthèse sur l’exclusion économique et sociale des veuves en Afrique, 2023 (étude sur sept pays, exemple luhya du Kenya) ; Ialtchad Presse, sur le droit successoral tchadien et l’application des articles 731 et suivants et 815 du code civil, propos de Me Djomian Germain, président de l’Ordre national des notaires du Tchad ; ATPE, sur le lévirat au Tchad ; Tchadinfos, sur les dispositions pénales de l’ordonnance N°003/PR/2025 du 21 janvier 2025 ; Alwihdainfo, sur les débats du Dialogue national inclusif de 2022 concernant le projet de Code des personnes et de la famille et la pension des veuves ; fiche pays CEDEF/CEDAW du Tchad (ratification le 9 juin 1995) ; Nations unies, journée internationale des veuves, 23 juin ; Peace Insight, fiche de l’Association des Femmes Juristes du Tchad (fondée en 1991). Cette page a été rédigée le 19 septembre 2026 ; nous n’avons lu intégralement aucun des textes de loi ou projets de loi cités, seulement des comptes rendus.

Pour aller plus loin

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