La SIL (Société internationale de linguistique, SIL International) est l’organisme de linguistique appliquée le plus actif sur les langues nationales du Tchad. Sa branche tchadienne, SIL Tchad, est basée à N’Djamena et présente dans le pays depuis 1990 ; c’est à elle que la Direction de la promotion des langues nationales se réfère pour le décompte des quelque 120 langues du Tchad. Entre novembre 1999 et janvier 2000, une équipe de la SIL conduite par Eric Johnson a mené dans la région de Doba une enquête sociolinguistique sur quatre parlers sara : le bebot, le bedjond, le gor et le mango. Le rapport, publié en 2007, est aujourd’hui la source publique la plus précise sur notre langue. Cet article en résume ce qui concerne les Bedjond.
Où parle-t-on bedjond ?
Le rapport situe le bedjond dans la sous-préfecture de Bédjondo — alors rattachée à la préfecture du Moyen-Chari, avant la création de la province du Mandoul — et principalement dans les cantons de Bédjondo, Bébopen, Bédan, Nderguigui et Yomi. D’autres locuteurs vivent dans des villages des sous-préfectures de Bodo, Doba rural et Béboto, au nord de Béboto et de Bodo et au sud-est de Béti. Ces noms comptent pour aujourd’hui : Bodo est devenu le chef-lieu du département de Kouh-Est et Béboto celui du département de Kouh-Ouest, tous deux dans la province du Logone Oriental. Le découpage administratif a changé depuis l’enquête, pas les villages : ce que la SIL relevait alors recoupe ce que l’association constate aujourd’hui, une présence bedjond dans ces deux départements. Un troisième département du Logone Oriental échappe en revanche à l’enquête : La Nya Pendé, chef-lieu Goré, plus au sud-ouest, où la sous-préfecture de Yamodo abrite également des populations d’origine bedjond. L’équipe de la SIL travaillait autour de Doba et n’y est pas allée ; c’est l’association qui le signale, et cela reste à documenter village par village. Ces cinq cantons, ainsi que ceux de la sous-préfecture de Béboto que le rapport rattache au bebot, permettent de ranger la liste communautaire des seize cantons : voir Villages et cantons du pays bedjond. Les enquêteurs ont volontairement évité les grands centres pour travailler dans des villages comme Kokabri Usine, afin de mesurer les niveaux de compréhension les plus bas et de « s’assurer qu’aucune partie de la population ne serait exclue » d’un futur travail d’écriture de la langue.
Combien de locuteurs ?
Le recensement de 1993 comptait 4 406 personnes du groupe ethnique « bédjonde » (1 024 en ville, 3 382 en milieu rural), soit 5 000 à 6 000 personnes en 2001 au rythme de croissance national. Mais le rapport juge lui-même ce chiffre « trop faible » au regard de l’importance des localités concernées : une grande partie des Bedjond a vraisemblablement été comptée dans la catégorie « gor » du recensement, qui regroupait environ 108 000 locuteurs en 2001. Le nombre réel de locuteurs du bedjond reste donc à établir — un chantier tout désigné pour la thématique Recherche & savoirs.
Bedjond, nangnda, ta-bedjond
La question du nom, que ce site a déjà abordée, apparaît telle quelle dans l’enquête. Dans le canton de Bédjondo, on dit surtout bedjond, ou ta-bedjond, « la langue de Bédjondo ». Le terme nangnda — « terre blanche » — est employé par des responsables protestants, en particulier à N’Djamena, et le Comité de langue nangnda considère « bedjond » comme le nom d’un simple sous-groupe au sein d’un ensemble nangnda plus large. L’ancienne désignation mbay bediondo est également relevée. Les habitants de Yomi et de Bébopen se disent locuteurs du bedjond, certains reconnaissant nangnda comme équivalent ; les Gor, eux, reconnaissent que Bédjondo parle « bedjond » ou « nangnda », distinct du gor proprement dit.
Ce que les Bedjond comprennent des parlers voisins
Deux mesures ont été faites. D’abord la similarité lexicale, sur des listes de 225 mots relevées à Kokabri Usine : 88 % avec le bebot, 86 % avec le mango, 84 % avec le gor, 79 % avec le mbay et 79 % avec le ngambay — tous au-dessus du seuil de 70 % à partir duquel une intercompréhension est possible.
Ensuite des tests de compréhension de textes enregistrés, plus parlants : les locuteurs bedjond ont compris à 95 % un texte gor et à 94 % un texte mango, avec très peu de variation d’une personne à l’autre — signe d’une parenté réelle entre les langues. En revanche, ils n’ont compris qu’à 72 % le ngambay et à 56 % le mbay, avec de grands écarts entre individus : ce qu’on en comprend s’apprend par le contact, ce n’est pas donné par la langue elle-même. Conclusion du rapport : « les locuteurs bedjond peinent à comprendre le mbay et le ngambay ».
Une langue bien vivante
L’enquête n’a relevé aucun signe d’abandon de la langue. Presque tous les enquêtés déclarent le bedjond comme langue principale ou unique à la maison, avec le conjoint, entre amis, aux champs, au marché, avec les autorités locales et au centre de santé ; la plupart pensent que leurs enfants et petits-enfants le parleront encore. Le bedjond est la langue des enfants dans la cour de l’école, et les maîtres l’emploient à côté du français. Sur vingt personnes interrogées, sept déclaraient parler arabe (langue du commerce) et six le français (école, église, administration) — presque tous des hommes.
Écrire le bedjond : où en était-on
Deux initiatives existaient déjà. La paroisse catholique de Bédjondo avait mis au point un syllabaire, traduit un lectionnaire sur trois ans ainsi que les quatre Évangiles et les Actes des Apôtres, et formé des catéchistes à la lecture — tout en signalant une orthographe difficile, avec « des petits signes partout », et le souhait d’achever un Nouveau Testament en bedjond, de préférence avec les protestants. Du côté des Assemblées chrétiennes au Tchad (ACT), un Comité de langue nangnda, créé en 1996, avait préparé un syllabaire resté à l’état d’ébauche et se fixait de former des traducteurs et de sensibiliser les villages ; un pasteur de Yomi avait organisé un cours d’alphabétisation à partir d’un syllabaire du bureau de Koumra. Dans les temples ACT, on lisait la Bible en mbay (1980) en l’expliquant en bedjond ; à l’église catholique, le ngambay restait la langue officielle du diocèse, mais les prières spontanées et les chants se faisaient en bedjond.
Dans les entretiens de groupe, tous les Bedjond ont dit vouloir apprendre à lire leur langue. Fait notable : à Bébopen et Kokabri Usine, plus de la moitié accepteraient aussi des manuels en gor, et seize enquêtés sur vingt, invités à choisir le parler voisin qu’ils préféreraient entendre, ont désigné le gor. Sans exception, les enquêtés considèrent Bebot, Gor, Mango, Mbay et Ngambay comme des « frères », les différences tenant à la manière de parler et à la géographie, non à l’ethnie.
Ce que cela change pour nous
Ce rapport a plus de vingt-cinq ans ; les données de population et l’état de l’écriture ont sans doute évolué, et l’association Kokotan a repris depuis le flambeau de la transmission. Mais trois enseignements restent valables. Le bedjond n’est pas une langue en danger, et c’est une chance. Il est très proche du gor et du mango, ce qui ouvre des coopérations plutôt que des concurrences. Et le travail d’écriture — syllabaire, dictionnaire, textes — a été commencé plusieurs fois sans jamais être achevé : c’est précisément l’un des objets du programme Bedjond Digital Heritage et du dictionnaire numérique de la langue bedjond portés par la thématique Recherche & savoirs, en lien avec Culture & patrimoine vivant.
Vous avez participé au Comité de langue nangnda, aux travaux de la paroisse de Bédjondo ou à un cours d’alphabétisation ? Vous possédez un syllabaire, un lectionnaire ou des textes en bedjond ? Écrivez-nous : ces documents sont une pièce manquante de notre mémoire.
Source principale : Eric Johnson, Enquête sociolinguistique des variétés linguistiques de la région de Doba du Tchad : bebot, bedjond, gor et mango, SIL Electronic Survey Report 2007-010, SIL International, mai 2007 (enquête de terrain novembre 1999 – janvier 2000) — rapport en ligne (PDF). Sur la SIL au Tchad : Jacques Leclerc, L’aménagement linguistique dans le monde, Université Laval, page « Tchad ».
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