Sur ce site, le Kul apparaît déjà comme l’un des symboles de l’histoire ndjan et bedjond : un objet de fer forgé, associé aux garnisons fondatrices de Bédjondo et de Bédaya, et que le programme Bedjond Digital Heritage veut faire entrer dans un musée virtuel. Cet article va plus loin : que sait-on réellement du Kul, et des autres moyens d’échange qui ont circulé dans le pays sara avant le franc ?
Il s’appuie principalement sur l’étude de référence de l’ethnologue Josette Rivallain, Sara : échanges et instruments monétaires (ORSTOM, 1988), issue du colloque Méga-Tchad de 1985, et sur la fiche documentaire de la plateforme Mars Imperium, toutes deux référencées dans la base de recherche.
Le Kul, une monnaie de fer
Le Kul (on rencontre aussi les graphies keul et kul) est une pièce de fer forgé. Mars Imperium le décrit comme un objet « formé de trois branches terminées par des formes ovoïdes » ; Rivallain, elle, parle d’une « sorte de couteau de jet à deux branches ». Ces deux descriptions renvoient à des formes voisines, dérivées du couteau de jet, et aux variantes d’un même objet selon les groupes et les époques. Il est documenté dès avant 1906 et circulait dans toute l’aire sara, du sud-ouest du Tchad jusqu’aux confins du Cameroun et de la République centrafricaine.
Selon Rivallain, le Kul était le principal instrument monétaire des Madjingay, des Nar et des Ngama jusqu’au début du XXe siècle — les Ngama l’appelant kemb. Pour les Bedjond, dont les traditions rattachent Bédaya aux rameaux Nar et Sar Madjingaye, cette monnaie est donc un patrimoine partagé avec les groupes voisins et parents de l’ensemble sara.
Les autres instruments d’échange
Le Kul n’était pas seul. Rivallain relève, selon les groupes sara, toute une famille de « paléomonnaies » de fer : des barres minces chez les Ngambay et les Laka ; des croissants fins « rappelant l’aspect d’outils aratoires », que l’on retrouve aussi chez les Kotoko au nord et vers le lac Iro ; des fers de houe chez les Mbay ; et des couteaux de jet de diverses formes, acceptés comme monnaie. À côté du métal circulaient aussi le tabac en feuilles tressées ou roulées en boule, les perles, et des tissus en étroites bandes de coton enroulées.
Un point mérite d’être souligné : là où d’autres régions d’Afrique ont privilégié les cauris, le coton ou le bétail, « c’est le fer qui a été préféré dans le circuit monétaire au sud du lac Tchad, le long du Chari et du Logone ». Le pays sara est un pays du fer.
À quoi servait le Kul ?
Pas aux achats du quotidien. Les paléomonnaies de fer circulaient rarement sur le marché villageois et ne servaient qu’exceptionnellement à payer le tribut au chef, qui se réglait en vivres. Elles étaient une monnaie de référence et, surtout, une monnaie des grandes affaires du groupe :
- les compensations matrimoniales, qui demandaient environ 150 à 200 Kul pour marier un homme de la famille ;
- les cérémonies funéraires, avec la remise de Kul à la belle-famille au décès d’une épouse ;
- les rites, par exemple lors d’une naissance de jumeaux, où les parents offraient un ou deux Kul aux génies ;
- les compensations judiciaires, proportionnelles à la faute, versées au maître-forgeron ;
- les achats exceptionnels : chevaux, captifs, provisions en temps de famine, ou rachat d’un membre du groupe fait prisonnier lors d’une razzia.
C’était aussi une réserve de valeur : « la famille cherche à accumuler des paléomonnaies forgées pour régler les grosses dépenses du groupe. C’est le chef du lignage qui les accumule en un lieu connu de lui seul ; il les garde le plus souvent enterrées dans une fosse. »
Ce que valait un Kul
Les équivalences anciennes sont rares et locales. Chez les Sara Kaba Jinge, d’après les relevés de Hottot (1906-1908), une poule valait 2 sakania, une petite épée 2, une grande épée 3, un chien 30 — et, réalité brutale de l’époque, un captif 30 et une captive 50. En 1911, le duc de Mecklenburg notait que deux couteaux de fer valaient 50 centimes. Ces chiffres ne se transposent pas directement au Kul des Madjingay, mais ils donnent l’ordre de grandeur d’un système où le fer était l’étalon.
Le forgeron, gardien de la monnaie
Le fer venait de minerai local, extrait, concassé et fondu dans des hauts fourneaux par des fondeurs installés dans les régions riches en minerai, puis travaillé par les forgerons à partir de lingots. Et la monnaie ne se forgeait pas n’importe comment : « le maître de la forge est seul habilité à forger la monnaie principale de sa propre société : kemb des Ngama ou kul des Madjingay. Ses apprentis peuvent en forger le corps et chacun des bras, mais lui seul les assemble. »
Le forgeron tenait bien plus qu’un savoir technique. Il purifiait ceux qui avaient touché un mort de mort violente ; sa forge servait de refuge aux enfants maltraités et aux criminels ; il était payé en métal, en monnaies, en vivres, en bétail ou en journées de travail, au point d’être dispensé de cultiver son champ. Mais « sa plus grande aisance n’en a jamais fait pour autant un chef particulier au sein du village » : sa nomination restait contrôlée par le conseil des anciens. La tradition orale rapporte que ce sont les anciens Télé qui montrèrent aux Ngama comment produire et travailler le fer.
Les échanges avec les voisins
D’un groupe sara à l’autre, les monnaies de fer circulaient, « ne serait-ce que lors de l’échange de femmes ou pour la réalisation de gros achats ». Vers l’ouest, les Ngambay apportaient du mil et des cabris aux Mboum pour se procurer du métal. Dans la région de Palla, les Laka possédaient une riche mine de fer et vendaient du minerai aux populations alentour ; Mecklenburg note en 1911 qu’« un poisson aussi épais que le bras équivaut à deux poignées de fer ». Les royaumes voisins — Baguirmi, Bornou, Foulbé — recherchaient surtout esclaves et captifs. Quant aux commerçants étrangers, ils rendaient d’abord visite au chef du village puis traitaient avec les responsables des familles, acceptant les monnaies de fer soit pour commercer avec les groupes voisins, soit simplement pour leur masse de métal.
Pourquoi le Kul a disparu
La production de fer traditionnelle « a connu un sérieux déclin au lendemain de la première guerre mondiale et s’est peu à peu éteinte » ; les forgerons ont continué sur du métal de récupération, mais la frappe des monnaies s’est arrêtée. À partir de 1930, le franc est imposé par le biais de l’impôt dû à l’État : chaque paléomonnaie est évaluée à quelques francs, et ces cours ne montent jamais. La fin de la production métallique et l’implantation des structures étatiques ont fait perdre au fer sa valeur économique et sociale, d’abord dans les compensations matrimoniales. Rivallain notait cependant, à la fin des années 1980, que les Madjingay conservaient l’usage du Kul dans certains rituels, en quantités réduites.
Et aujourd’hui ?
Le Kul est passé du statut de monnaie à celui d’objet de mémoire — et d’objet de collection, qu’on retrouve aujourd’hui dans les galeries et les ventes d’art africain. Pour ADEB LONODJI, il est d’abord un témoin : de la maîtrise du fer par nos ancêtres, d’une économie fondée sur les obligations entre familles plus que sur le marché, et de la place singulière du forgeron. C’est le sens du musée virtuel de la monnaie Kul et de la métallurgie du fer porté par la thématique Recherche & savoirs, en lien avec Mémoire & héritage.
Vous possédez un Kul, un fer de houe ancien, un souvenir de forge familiale, ou vous connaissez un ancien qui a vu ces monnaies circuler ? Écrivez-nous via la page Contact : chaque objet et chaque témoignage compte.
Sources : Josette Rivallain, « Sara : échanges et instruments monétaires », dans D. Barreteau et H. Tourneux (dir.), Le milieu et les hommes : recherches comparatives et historiques dans le bassin du lac Tchad, Paris, ORSTOM, 1988, p. 195-213 ; Mars Imperium, fiche « Monnaie kul ou keul ». Les citations entre guillemets sont tirées de Rivallain.
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